Helen Keller

"le meilleur aboutissement de l'éducation est la tolérence."

Son enfance

Le 27 juin 1880, à Tuscumbia dans l’Alamaba, naît une petite fille débordante de vie et de volonté, qui balbutie précocement ses premiers mots et accède à la marche le jour même de son premier anniversaire. Elle a dix-neuf mois à peine lorsqu’une grave maladie (diagnostiquée à l’époque comme « fièvre cérébrale », plus probablement une scarlatine) vient ternir les promesses que portent ses débuts dans l’existence. Les séquelles sont particulièrement sévères : surdité, mutité et cécité.

Pas de Monde

hk_orig16.jpg Devenue adulte, Helen dira le profond désarroi qu’elle a ressenti alors : « Vous êtes-vous quelquefois trouvé en mer par un brouillard épais qui vous enveloppe d’un crépuscule blanchâtre, comme tangible ? Le grand navire vous semble pris d’inquiétude, tandis que la sonde tâtonne pour lui trouver un chemin et que vous vous sentez le cœur étreint d’angoisse. Tel ce vaisseau, j’avançais dans la vie avant que ne commence mon éducation. Mais je n’avais ni sonde ni boussole, ni aucun moyen de me rendre compte de la proximité du port. De la lumière : donnez-moi de la lumière. »

Elle décrit ce temps comme un « no-world », dénué de toute communication humaine. Retranchée du monde et de la société par sa double déficience, de quel moyen dispose-t-elle en effet, non seulement pour s’exprimer, mais pour imaginer simultanément que chaque chose a un signe propre à la représenter ? Mais, à l’âge de sept ans, son « non-monde » va voler en éclats. Une brèche dans sa vie silencieuse, obscure, incarcérée ! Mieux, une re-naissance ! Ses parents la conduisent à Washington pour consulter le docteur Alexander Graham Bell, qui enseigne le langage par signes aux sourds-muets. Ses recherches destinées à faire entendre les sourds ont amené cet inventeur de génie à mettre au point un appareil traduisant les oscillations acoustiques en oscillations électriques, aboutissant, en 1876, à la conception du téléphone. Sur ses conseils, l’éducation d’Helen est confiée à Anne Mansfield Sullivan.

La venue de Miss Sullivan

hk_orig08.jpg Cette dernière devenue aveugle de très bonne heure, puis recouvrant partiellement la vue grâce à une intervention chirurgicale. Miss Sullivan a été accueillie à la Perkins Institution for the Blind de Boston, dont elle est sortie major de sa promotion. C’est dans cette école pour les aveugles, qu’il dirigeait alors, que Samuel Gridley Howe avait entrepris l’éducation de Laura Bridgman, lorsqu’elle avait huit ans. À l’âge de vingt-six mois, suite à une rougeole comportant de graves complications, elle avait simultanément perdu la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. Le Dr Howe a d’abord procédé à son enseignement au moyen de caractères en relief tracés sur de petits morceaux de bois. Il fixait à un objet le mot qui le désignait, puis faisait successivement toucher à son élève l’objet et le mot. Il lui a ensuite appris l’alphabet manuel, la lecture et l’écriture.

Miss Sullivan, arrivée auprès d’Helen Keller, s’inspire naturellement de cette méthode : elle lui apprend à se servir de ses doigts comme d’une clé pour ouvrir sa prison et libérer son esprit. Passé un premier temps difficile, conflictuel, parfois violent, elle peut développer une pédagogie, essentiellement ludique, qui prend appui sur la présentation d’objets, que la fillette découvre d’abord par le toucher. Puis elle lui dessine, au creux de la main, les caractères des mots correspondants. Tandis qu’elle goûte, par exemple, la sensation de l’eau du puits qui ruisselle sur l’une de ses mains, son institutrice écrit « e-a-u » dans l’autre. C’est de cette manière qu’elle appréhende les rapports entre les mots et les choses et peut accéder ensuite à la pensée catégorielle. Des jours durant, elle ne se lasse pas de se faire indiquer, pour chaque objet, le signe qui lui est propre, à l’instar d’un enfant de deux ans demandant quel est le nom de tout ce qu’il aperçoit autour de lui.

La découverte du monde

hk_orig04.jpg Le langage, qui livre peu à peu son mystère, prend vie pour elle : « Tout objet avait un nom, tout nom provoquait une pensée nouvelle.» Sa fonction se révèle par cette possibilité illimitée d’unir et de substituer à chaque objet de perception ou de connaissance un signe qui lui réponde. Très vite, Helen parvient, par simple imitation, à tracer elle-même les lettres qui composent « p-o-u-p-é-e », « é-p-i-n-g-l-e », « c-h-a-p-e-a-u », « t-a-s-s-e », « s’-a-s-s-e-o-i-r », « s-e- l-e-v-e-r », « m-a-r-c-h-e-r », etc. Voici, dans sa version originale, la lettre qu’elle adresse à sa cousine, seulement trois mois et demi après que le premier mot lui eût été épelé dans la main : « helen écrit – anna georges donnera à helen une pomme – simpson tirera des oiseaux – jacques donnera à helen un bâton de sucre candi – le docteur donnera à mildred un médicament – mère fera une robe neuve à mildred ».

Plus elle manie d’objets et en maîtrise les usages, plus elle acquiert des mots nouveaux. Plus sa connaissance des choses s’étend, plus elle se relie à l’extérieur et au monde. Cependant, que d’obstacles pour acquérir les notions abstraites ! Qu’est-ce que « penser » ? Helen saisit pour la première fois cette notion au cours d’un exercice de classement de perles de tailles différentes. Au moment où elle concentre toute son attention pour éviter des erreurs et trouver des solutions, Miss Sullivan touche son front, en épelant, dans sa main, le verbe « penser », comme elle procède habituellement. Qu’est-ce que l’« amour » ? Est-ce le parfum des fleurs qu’elle affectionne ? Est-ce le soleil dont elle ressent la chaleur sur sa peau ? S’il est impossible de toucher l’amour, on peut sentir « de quel charme il pénètre les choses ». Son institutrice lui désigne alors le cœur, pour lui signifier qu’il est le siège de ce sentiment, l’amenant à prendre conscience de ses liens invisibles avec les autres.

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