Son apprentissage
A dix ans, elle commence l’apprentissage de la parole, poussée par un impérieux besoin de s’extraire des exigences de l’alphabet manuel, où celui qui lui parle ou bien lui fait une lecture est contraint d’épeler manuellement l’alphabet utilisé par les sourds. De son côté, elle doit poser sa main sur celle de son interlocuteur pour en connaître la position. Face à ces contraintes, elle s’exerce à émettre des sons articulés ou à pousser des cris, une main sur la gorge, tandis qu’elle scrute, avec l’autre, le mouvement de ses lèvres. Elle bénéficie, à ce moment-là, de la méthode de Miss Sarah Fuller, directrice de l’école Horace Mann, qui lui donne plusieurs leçons successives. Elle prend la main de la fillette qu’elle promène sur son visage, lui fait sentir les positions de sa langue et de ses lèvres, les vibrations de la gorge et les expressions du visage. Helen acquiert ainsi, par imitation, les éléments de prononciation. Malgré une articulation défectueuse, elle arrive à dire sa première phrase (« Il fait chaud ») et à se faire comprendre de Miss Sullivan et Miss Fuller.
Et à peine a-t-elle douze ans que son institutrice envisage déjà qu’elle rédige une brève histoire de sa vie. Comment écrit-elle ? Elle place entre les pages une planche à rainures parallèles, qui correspondent aux lignes. Avec la pointe émoussée d’un crayon, elle presse ensuite la feuille de papier dans ces stries, afin de maintenir les mots à la même hauteur. Les petites lettres y sont intégralement inscrites ; les plus grandes débordent dans l’espace inférieur ou supérieur. Elle guide le crayon de la main droite, tandis qu’avec l’index de la gauche, elle s’assure qu’elle a formé et espacé les lettres avec régularité.
Le début des études
Et voilà que, après deux années à la Wright Humason School de New York, pour perfectionner son langage articulé, sa lecture sur les lèvres et pour fortifier sa voix, elle entre, à seize ans, à l’école de Cambridge. Au seuil de l’université de Harvard, avec des jeunes filles qui voient et entendent ! À son programme d’études : l’arithmétique, l’histoire, la littérature, l’anglais, le latin, le grec et l’allemand, dont le professeur est un des seuls à maîtriser l’alphabet manuel. Son opiniâtreté ne nivelle pas tous les obstacles, loin s’en faut : elle se procure avec force difficultés les textes en relief dont elle a besoin ; elle ne peut pas prendre de notes en classe, ce qui l’oblige à tout reprendre, chez elle, sur sa machine à écrire en braille ; Miss Sullivan, qui l’accompagne aux cours pour interpréter tout ce qui est dit, ne peut épeler dans sa main l’intégralité des livres ; elle doit chercher pour Helen le sens des mots nouveaux, lui lire et relire les documents qui ne sont pas en relief
Ses efforts ne demeurent pas vains ! Assistée d’un lecteur en alphabet manuel et munie de sa machine en braille, elle passe les examens préliminaires au Radcliffe College. Elle est reçue à toutes les matières, l’allemand, l’anglais, le français, le latin, le grec et l’histoire romaine, obtenant même des félicitations pour les deux premières. Stimulée par ce succès, elle se consacre essentiellement, en deuxième année, à la physique, à l’algèbre, à la géométrie, à l’astronomie, au grec et au latin.
Mais encore nombreux sont les récifs sur lesquels vient se briser parfois sa volonté ! D’une part, l’effectif des classes n’autorise plus la personnalisation de l’enseignement. D’autre part, durant les cours, elle doit écrire de l’algèbre et résoudre des problèmes de physique : or, sans sa machine, il lui est impossible d’effectuer les opérations. Par ailleurs, ne pouvant suivre au tableau noir les figures géométriques, elle est obligée de les reproduire sur un coussin avec des fils de fer rectilignes ou recourbés : « Les diagrammes géométriques me faisaient perdre la tête, car, même sur un coussin, déplore-t-elle, je ne pouvais juger des rapports entre les différentes parties. »
La force d'esprit
En un mot, chaque situation d’apprentissage est hérissée de difficultés, souvent imprévues. Aussi est-il décidé qu’elle poursuivra désormais ses études avec Merton S. Keith, un précepteur de Cambridge. Disposant de conditions plus favorables et du temps nécessaire qui lui faisait défaut à l’école de Cambridge, ses progrès s’accélèrent et elle en vient même à trouver de l’intérêt aux mathématiques ! De sorte que, en juin 1899, alors qu’elle atteint ses dix-neuf ans, elle subit les dernières épreuves d’entrée au Radcliffe College, pour lesquelles elle ne bénéficie que d’un seul aménagement : une copie des énoncés en braille américain.
Qu’importe, elle est admise et, une année plus tard, elle réalise son deuxième rêve, apparemment irréalisable. Elle entre à Radcliffe, au sein de la plus ancienne et fameuse université des États-Unis, celle de Harvard à Cambridge : « Une puissance intérieure, plus forte que les conseils de mes amis, plus forte même que les arguments de ma propre faiblesse, m’avait poussée à me mesurer avec ceux qui voient et qui entendent… Dans ce monde féerique de l’esprit, je serais aussi libre qu’une autre, écrit-elle »